Le mécénat de compétences a le vent en poupe

Un souffle nouveau parcourt les entre­prises engagées sur des projets associatifs. Le mécénat de compétences, qui consiste à mettre à disposition un salarié volontaire durant son temps de travail au profit d’une œuvre d’intérêt général, est en plein boom.

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Jean-Michel Pasquier, fondateur de Koeo, plate-forme numérique consacrée au déploiement de programmes de mécénat de compétences, est ­formel : « Nous sommes clairement à un tournant. Il y a quelques années, nous allions chercher les entreprises pour les pousser à prêter main-forte aux associations, par le biais de leurs salariés. Maintenant, ce sont surtout elles qui font la démarche de s’inscrire sur notre plate-forme. »

Le dernier baromètre Admical-CSA vient confirmer cette tendance : en 2015, la part du mécénat de compétences a atteint 420 millions d’euros, soit 12 % du budget global du mécénat d’entreprise, un chiffre en hausse de huit points par rapport aux résultats obtenus en 2013. Comment s’explique cet essor ? Tout d’abord par la prise en compte progressive, au niveau des dirigeants d’entreprise, de plusieurs tendances lourdes parmi les salariés : la quête de sens au travail, l’envie de s’impliquer autour d’expériences porteuses de valeurs fortes, le besoin de se sentir utile à la collectivité.

« Je pense que cette montée en puissance du mécénat de com­pétences est amenée à s’accentuer, décrypte Marianne Eshet, déléguée générale de la Fondation SNCF. Il y a une envie d’engagement qui se ressent dans l’ensemble de la société : on le voit, par exemple, à travers le service civique ou la réserve citoyenne. »

Les entreprises s’organisent donc en conséquence et tirent souvent bénéfice d’un investissement dans le mécénat de compétences. Ainsi en va-t-il d’ENEA Consulting, société de conseil spécialisée dans le secteur de l’énergie. « Dès la création du cabinet, en 2007, nous avons intégré le mécénat de compétences dans notrebusiness model, précise Vincent Kientz, son président. Pour redonner du sens au métier du conseil en stratégie, nous avons décidé que 10 % du temps de travail de nos consultants serait consa­cré à conseiller gratuitement des ONG spécialisées dans l’accès à l’énergie. Le retour sur investissement est excellent ! »

Le major de Polytechnique

En termes de gestion des ressources humaines, au premier chef. ENEA Consulting attire des profils extrêmement compétitifs, attirés par le modèle hybride de la société. « Lorsque nous déposons une offre de consultant, nous recevons en moyenne 1 500 candi­da­tures, et pas des moindres. Ce sont souvent des individus très brillants : le major de l’Ecole polytechnique a candidaté ! Ils pourraient postuler dans des cabinets de plus grande importance, mais leur quête de sens les pousse à ­venir vers nous », se réjouit Vincent Kientz, à la tête d’une équipe de 30 personnes.

ENEA Consulting a, depuis 2007, réalisé dans 25 pays d’Afrique plus de 70 missions de mécénat de compétences, d’une durée moyenne de deux mois. Récemment, le cabinet a, par exemple, aidé une ONG britannique à développer des mini-réseaux hy­dro­électriques en Zambie. ENEA ­Consulting a mené de nombreux entretiens avec l’ensemble des parties prenantes zambiennes (gouvernement, agence d’électrification, institutions financières, etc.) et a construit sur cette base un modèle économique identifiant les conditions de viabilité financière de ces mini-réseaux.

Opportunités de business

Le mécénat de compétences permet même à ENEA Consulting de décrocher des opportunités de business. « Toute l’expertise que nous avons développée en Afrique auprès des entrepreneurs sociaux nous a ouvert des portes : nous conseillons aujourd’hui la Banque mondiale et l’ONU », conclut Vincent Kientz.

D’autres sociétés utilisent le mécénat de compétences essentiellement pour renforcer leur cohésion interne. C’est le cas de Linagora, société de services en logiciels libres de 150 salariés. « Nous sommes une entreprise avec des valeurs fortes, très en phase avec l’idée de solidarité. Nous sommes attachés notamment à la pluralité des médias, ­déclare Alexandre Zapolsky, son PDG. Nous avons donc réalisé pour le journal L’Humanitéune application mobile, “La Cerise”, qui est un réseau de mobilisation sociale permettant de faire connaître des actions, de lancer des pétitions… Ce projet a mobilisé chez Linagora une équipe de cinq personnes à temps plein ­durant dix mois. »

Des freins subsistent

S’il reconnaît « sacrifier beaucoup » à la marge de son entreprise pour de telles actions, Alexandre Zapolsky ne compte pas s’arrêter pour autant.« Cette démarche de mécénat de compétences est très gratifiante pour nos collaborateurs, car on se sent tellement mieux en donnant qu’en gardant tout pour soi. »

Plusieurs freins subsistent néanmoins au développement du ­mécénat de compétences à plus grande échelle : le manque de disponibilité des collaborateurs, les réticences de leurs supérieurs hiérarchiques, une certaine complexité dans la mise en œuvre du dispositif… Et ce, malgré la possibilité pour les entreprises de déduire de leur impôt 60 % des sommes engagées dans une telle démarche.

« Dans chaque société, on a environ 10 % de salariés “défricheurs” qui se sont déjà lancés dans le mécénat de compétences, 80 % qui se disent “Je le ferai demain”, et 10 % qui ne le feront jamais. Les 80 %, c’est autour de la machine à café que les défricheurs doivent essayer de les convaincre »,souligne Jean-Michel Pasquier. On n’insistera jamais assez sur l’importance stratégique d’un tel appareil…

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