31 mars 2020

Fondation actionnaire : un modèle résilient en temps de crise ?

Steen Thomsen, enseignant-chercheur au Center for Corporate Governance (Copenhagen Business School), montre que les entreprises détenues par des fondations sont plus résilientes que les autres en temps de crise. Dans le présent article, Prophil restitue les conclusions encourageantes du chercheur, prouvant une fois de plus la pertinence du modèle de fondation actionnaire dans notre économie contemporaine.

Paralysie du commerce international, chute libre des cours boursiers, montée en flèche du chômage, difficultés d’approvisionnement… Alors que la crise du Covid-19 plonge l’économie française et mondiale dans une incertitude profonde, l’heure est à la réflexion sur la façon de protéger les entreprises, de traverser la crise avec le moindre mal, et, au-delà, de produire et distribuer autrement la valeur.

La multiplication des initiatives solidaires ces dernières semaines invite à repenser la contribution des entreprises dans nos sociétés, au service du bien commun. Certaines ont depuis longtemps mis l’intérêt collectif au cœur de leur modèle : on pense d’abord aux entreprises de l’économie sociale et solidaire, particulièrement mobilisées en ces temps troublés, qui ne sont pas non plus épargnées par les conséquences économiques de la crise immédiate. Un autre modèle de gouvernance tourné vers l’intérêt général, peu étudié et résistant pourtant à travers les crises, gagnerait à être connu en temps de guerre comme en temps de paix : celui de fondation actionnaire.

Comme son nom l’indique, il s’agit pour le(s) propriétaire(s) de se départir de tout ou partie du capital de l’entreprise au profit d’une fondation, qui devient actionnaire. Cette fondation assure d’une part une mission philanthropique en soutenant des causes d’intérêt général grâce à ses dividendes, voire à des dons collectés ; d’autre part, elle joue souvent un rôle d’actionnaire actif dans les organes de gouvernance de l’entreprise, où se décide la stratégie. Des fleurons industriels ont en effet choisi ce modèle de propriété et de protection : Carslberg, NovoNordisk, Velux, Bertelsmann, Bosch, Rolex… Il existe près de 1300 fondations actionnaires au Danemark, 1000 en Suisse, 1000 en Allemagne et 120 en Suisse. En France, où nous avons contribué à introduire le concept, le modèle se développe : une quinzaine d’entreprises de toutes tailles et secteurs sont déjà détenues par des fondations ou structures assimilées (Pierre Fabre, April, Bureau Vallée, Mediapart, Naos, Groupe Archimbaud, Ulterïa, Ecodis…).

N’appartenant à personne et donc, ne pouvant être rachetée, la fondation constitue un actionnaire de long terme pour l’entreprise, tournée vers la protection de sa mission et la pérennisation de son activité économique. La stabilité qu’offre ce modèle semble permettre aux entreprises ainsi détenues de mieux résister aux crises, et de traverser les intempéries avec davantage de résilience.

Steen Thomsen, enseignant-chercheur au Center for Corporate Governance (Copenhagen Business School), spécialiste de la gouvernance des entreprises et du modèle des fondations actionnaires en particulier, s’est intéressé à ce sujet, lors de la crise de 2008. Son étude porte sur la performance économique et la résilience des entreprises détenues par des fondations. Après avoir mené une étude auprès d’entreprises danoises entre 2008 et 2012, il parvient au constat suivant : les entreprises appartenant à une fondation sont tout aussi, voire davantage, performantes que les entreprises conventionnelles. Le choix de la période n’est pas un hasard : Steen Thomsen propose d’appréhender la crise comme un « stress test » naturel, mettant à l’épreuve la longévité et la performance du modèle de fondation actionnaire. Trois variables sont utilisées pour mesurer la performance économique : les rendements des actifs en 2012, la croissance des revenus annuels, et la croissance totale des actifs sur l’ensemble de la période 2008-2012. L’étude conclut que les entreprises détenues par des fondations sont tout aussi –voire plus- performantes que les autres. Cependant, les facteurs de performance économique varient en fonction de la nature l’organisation, ce qui permet à Steen Thomsen de dégager deux avantages comparatifs majeurs du modèle de fondation actionnaire.

D’une part, les entreprises détenues par des fondations sont plus performantes dans les secteurs à forte intensité de connaissance (R&D) et les secteurs à forte intensité capitalistique (industrie automobile, chantiers navals, haute technologie…). La stabilité actionnariale et la vision de long-terme sécurisent les activités de ces entreprises en situation de forte asymétrie informationnelle. A l’inverse, les activités de R&D ne sont pas synonymes de performance dans les entreprises conventionnelles.

D’autre part, la consolidation financière : les ratios élevés de fonds propres par rapport aux actifs totaux permettent aux entreprises détenues par des fondations d’être plus performantes. Cette répartition capitalistique propre aux fondations actionnaires s’explique par leur vision de long-terme et par leur réticence à perdre le contrôle de leur écosystème en émettant des actions ou en contractant des emprunts importants. Au contraire, les entreprises conventionnelles avec moins de 20% de fonds propres sur la totalité des actifs sont soumises de plus importants effets de levier, et sont ainsi économiquement moins performantes.

Alors, que retenir de ces observations ? Premièrement, le modèle de fondation actionnaire est fort d’avantages comparatifs dans certains secteurs comme la R&D. Les entreprises concernées sont donc plus compétitives, bénéficient de la sécurité d’un actionnariat stable et guidé par des objectifs de long terme. Deuxièmement, le modèle de fondation actionnaire est résilient aux chocs exogènes, comme celui de crise économique. Steen Thomsen observe ainsi que les entreprises détenues par des fondations actionnaires survivent plus longtemps que les autres. 80% des entreprises conventionnelles de plus de 30 ans disparaissent avant leur 60ème anniversaire. D’après le chercheur, ce chiffre ne s’élève qu’à 30% pour entreprises détenues par des fondations actionnaires.

De nombreux exemples européens permettent d’illustrer ce constat : le rapport final de 2012 du Comité de réflexion sur les fondations actionnaires, mis en place par le Ministère danois des entreprises et de la croissance observe que les entreprises détenues par des fondations actionnaires auraient mieux résisté à la crise et davantage maintenu l’emploi. La banque suédoise Handelsbanken, contrôlée par plusieurs fondations parmi lesquelles la Oktogonen Foundation (10,3%) est sortie indemne de la crise économique de 2008 contrairement aux autres banques. En Norvège également, les banques sans propriétaires (pour certaines appartenant aujourd’hui à des fondations) ont davantage résisté à la crise bancaire qui a traversé le pays de 1988-1992 que les banques commerciales. La fondation Bosch, étudiée par Prophil le premier panorama sur les fondations actionnaires en Europe, est aussi un exemple de résilience à travers les crises. En tant qu’“actionnaire patient”, elle permet aux dirigeants de l’entreprise de poursuivre des objectifs de long terme, sans la pression exercée par la publication des comptes et des indicateurs de performance trimestriels. L’industriel allemand, détenu par la fondation depuis 1964, parvient ainsi à éviter les licenciements massifs lors de la crise de 2008, avant d’augmenter de 24% son chiffre d’affaires en 2010. Autre fleuron de l’industrie allemande : l’entreprise Zeiss, détenue depuis 1888 par la fondation Carl Zeiss Stiftung. Depuis plus de 130 ans, le groupe prospère et ne cesse d’innover dans le secteur de l’optique, technologie de pointe. En 2018-2019, Zeiss génère ainsi un chiffre d’affaires de plus de 6 milliards d’euros.

Aujourd’hui, il est encore trop tôt pour tirer des conclusions sur les modes d’organisation économique les plus résistants face à la crise du Covid-19. Les retours d’expériences internationaux sur la résilience des fondations actionnaires sont encourageants pour les pionniers français qui ont choisi ce modèle alternatif de gouvernance, mais qui manquent encore, eux, de recul.

Les exemples vertueux donnés par nos voisins européens nous invitent à regarder au-delà de nos organisations économiques conventionnelles. En cette période propice à la spéculation intellectuelle, de nouveaux imaginaires entrepreneuriaux fleurissent : ouvrant une brèche dans le capitalisme actionnarial traditionnel, la fondation actionnaire apparaît comme un modèle d’avenir.

BORSTING Christa, KUHN Johan, POULSEN Thomas, THOMSEN Steen, “Industrial Foundations as Long-Term Owners”, Corporate Governance: An International Review, John Wiley & Sons, 2018

Danish Ministry of Business and Growth, Final Report of the Advisory Committee on Industrial Foundations, 2002

KUHN Johan, POULSEN Thomas, THOMSEN Steen, “Foundation Ownership and Externalities: The Economic Impact of Industrial Foundations”, Center for Corporate Governance, Copenhagen Business School, 3 September 2015

Prophil, Les fondations actionnaires. Première étude européenne, Les études de Prophil, N°1, 2015

Prophil, Voyage au pays des fondations actionnaires, Les guides pratiques de Prophil, N°2, 2020

THOMSEN Steen, “Corporate Ownership by Industrial Foundations”, European Journal of Law and Economics, March 1999

THOMSEN Steen, “Foundation Ownership and Firm Performance. A Review of the International Evidence”, Center for Corporate Governance, Copenhagen Business School, 8 November 2018

THOMSEN Steen, “Performance Drivers in Foundation-owned Firms”, Center for Corporate Governance, Copenhagen Business School, 14 November 2018

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