La philanthropie en plein essor

La philanthropie est entrée de plain-pied dans le XXIe siècle. Fini les quelques deniers ­versés d’une main discrète et d’un regard gêné à des ­malheureux à la sortie de la messe par quelques bourgeois. Le ­moteur de la générosité n’est plus la mauvaise conscience. Enfin, plus seulement. Aujourd’hui, la philanthropie se veut ­ambitieuse et innovante, encadrée et ­gérée comme une multinationale du CAC 40. Elle s’affirme, se mesure, se développe à grande vitesse, et pas seulement dans les pays occidentaux.

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Certes, les plus grands philanthropes restent des Américains. En créant en 1913 la fondation qui porte son nom, John ­Davison Rockefeller inventa la philanthropie moderne. En 2006, Bill Gates, l’homme le plus riche du monde, lui donna un fabuleux coup de projecteur en cédant 95 % de sa fortune à sa fondation avec pour objectif de rendre la vaccination accessible à tous. Et la nouvelle génération des entrepreneurs de la Silicon Valley suit le chemin tracé par M. Gates. En 2015, Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, a annoncé qu’il léguerait 99 % de ses actions à sa fondation pour l’enfance.

En Europe, le Danemark fait figure de modèle avec plus de 1 300 fondations.

Si l’impulsion est venue des Etats-Unis, le Vieux Continent bouge, lui aussi, comme le montre une étude récente de Prophil (société de conseil destinée aux entreprises tentées par la philanthropie) sur les fondations actionnaires. En Europe, le Danemark fait figure de modèle avec plus de 1 300 fondations, dont celle de Carlsberg. Se distinguent aussi la Suède (1 000 fondations actionnaires, dont celle d’Ikea), l’Allemagne (500 structures) avec Bosch et Zeiss, et la Suisse, avec Sandoz.

Lourd formalisme de la FRUP

La France est loin derrière, mais elle rattrape son retard avec des projets remarquables comme ceux des Laboratoires Pierre Fabre ou du groupe de presse La Montagne. Il est vrai que le cadre législatif français a beaucoup évolué ces dernières années. Jadis, il n’y avait pas de salut en dehors de la vénérable FRUP (Fédération reconnue d’utilité publique). Cette structure nécessite au moins 1,5 million d’euros de capital et est soumise à un lourd formalisme juridique et administratif. Sa création, par exemple, doit faire l’objet d’un décret du Conseil d’Etat ! Chaque année, elle doit publier un rapport ­financier certifié par un commissaire aux comptes et adresser un rapport d’activité à sa préfecture, au ministère de l’intérieur et aux ministres en charge de son ­domaine d’action. On comprend pourquoi leur nombre stagne, voire régresse…

L’invention des fonds de dotation, en 2008, a tout changé. Faciles et rapides à créer, avec des règles de fonctionnement plus souples, ces véhicules sont plus ­accessibles aux PME et aux particuliers. Ils permettent à une nouvelle génération de philanthropes de se lancer en restant maîtres de leur stratégie. En cinq ans, leur nombre est passé de 852 à 2 226, selon le Centre français des fonds et fondations.

Suivant l’exemple de Bill Gates, des ­entreprises de toute taille s’adonnent désormais à la philanthropie. Le capitalisme serait-il devenu généreux ? « Les mentalités évoluent, constateVirginie Seghers, à la tête de Prophil. L’idée qu’une entreprise est un bien commun qui n’appartient pas seulement à ses actionnaires gagne du terrain. »

Dépassant le clivage lucratif/non lucratif, des entreprises s’engagent dans des missions pour redistribuer la richesse créée. Alors que l’Etat, rigueur budgétaire oblige, n’est plus en mesure de protéger les plus faibles, le capitalisme peut être généreux tout en étant comptable de ses actions. Pour ces acteurs privés, le retour sur investissement est parfois plus fructueux qu’on l’imagine, et pas seulement en termes d’image.

Susciter des vocations et mettre la société en mouvement

Les patrons qui se lancent dans l’aventure de la philanthropie déclarent le faire avant tout pour eux-mêmes, pour donner un sens à leur vie. C’est le cas d’Alain Cojean avec sa fondation Nourrir, aimer, donner, qui a accepté de se confier au Monde, ce qu’il fait rarement. C’est un ­signe que les mentalités évoluent. L’adage « le bien ne fait pas de bruit, le bruit ne fait pas de bien » n’est plus ­d’actualité. Avant tout soucieux d’efficacité, les nouveaux philanthropes ont compris que médiatiser leur parcours pouvait susciter des vocations et mettre la société en mouvement.

Partout, les ­lignes bougent. Il n’y a plus à choisir ­entre intérêt général et bien commun. « La frontière entre le premier, qui relève plutôt du domaine privé, et le second, proche des services publics, comme l’air et l’eau, par exemple, tend à s’estomper », constate Jean-Manuel Kupiec, directeur général adjoint de l’Ocirp (qui regroupe plusieurs groupes de protection sociale), dont la fondation cible les orphelins. Un constat partagé par Axelle Davezac, directrice de la Fondation de France, qui ­résume : « La démarche des fondations est désintéressée, sans retour, sans bénéfice direct et indirect dans ses actions. »

Générosité des Français

Si la générosité en version « grand-père » appartient désormais au passé, le rôle des particuliers reste essentiel. ­Malgré la crise, leur générosité ne faiblit pas. En 2015, les Français ont donné entre 4,4 et 4,6 milliards d’euros, un montant en hausse de 4 %. Fait rassurant, les jeunes (moins de 30 ans) sont de plus en plus nombreux à donner. Nos gouvernements ont compris l’importance d’accompagner le mouvement, puisqu’ils accordent une réduction fiscale à ceux qui donnent.

Dans le monde des fondations, les frontières deviennent poreuses entre particuliers et entreprises, qui partagent le même sentiment d’urgence. Si l’on ne meurt plus de la tuberculose en France, d’autres fléaux imposent de nouveaux combats. Par exemple, la Fondation ­Falret, abritée par la Fondation Notre Dame, lutte pour les personnes en souffrance psychique. « Un Français sur cinq est concerné par un trouble de la santé mentale. Nous accompagnons chaque ­année 3 000 personnes dans cette situation », explique Annick Hennion, sa directrice.

Souvent, c’est lorsqu’un proche est touché par une maladie ou un accident de la vie que le destin bascule et que les vocations naissent. Mais pas seulement. Pour aider les particuliers à choisir leur cause, à la structurer, BNP Paribas a créé il y a dix ans un département de conseil en philanthropie individuelle. Une initiative qui, depuis, a été imitée par d’autres banques privées. Une façon pour elles d’améliorer leur image et, surtout, de fidéliser leur clientèle fortunée.

Ce volontarisme des banques privées a accéléré la professionnalisation du secteur. La recherche d’efficacité touche ­désormais tous les acteurs, en particulier ceux qui œuvrent dans la collecte de fonds, un marché fort concurrentiel.

Quel avenir ?

Mais alors qu’une part importante des dons provient des contribuables assujettis à l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), Emmanuel Macron veut recentrer cette taxe sur l’immobilier. Ce virage aura-t-il des conséquences sur la petite et la grande philanthropie ? Possible, mais il est trop tôt pour l’affirmer. Il faudra attendre les élections législatives et la prochaine loi de finances pour en savoir plus. Au moment où notre tissu social semble si fragile, il serait cependant souhaitable de ne pas casser l’élan de la philanthropie « à la française ».


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